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Rencontre avec Magali Jenny et son nouveau thriller Le Masque

 

● L'élément déclencheur : Le roman s’ouvre sur la disparition brutale d'un objet sacré et un meurtre sanglant en Sardaigne. Pourquoi avoir choisi ce masque rituel précis comme point de bascule de toute l'intrigue plutôt qu'un autre objet d'art ou de culte ?

J’ai choisi cet objet pour la proximité avec l’humain vivant et agissant qu’il incarne. L’objet d’art est souvent coupé de son utilité première puisqu’il est destiné à être admiré et non pas utilisé. Il en va de même pour l’objet de culte qui incarne, en plus, une dimension sacrée qui le rend souvent inaccessible à tout un chacun. Le masque est – non seulement dans ce contexte culturel précis, mais dans presque toutes les cultures – un objet qui allie la dimension artistique (esthétique) et sacrée (respect) tout en la transcendant à travers le rituel qui relie des générations d’hommes qui le pratique pour le maintien du bien-être du groupe auquel ils appartiennent. Le masque est touché, porté et il devient un objet actif ou agissant. En ce sens il est émotionnellement plus proche de ceux qui le portent et de celles et ceux qui le voient porté. Il a une valeur universelle de relier l’humain à la nature, à ses racines et à la tradition. Il est important, mais pas inatteignable.

 

● L'atmosphère et la géographie : L'action nous plonge dans une Sardaigne sombre, presque suffocante, loin des clichés estivaux. Comment avez-vous travaillé la géographie du livre pour que le paysage devienne un personnage à part entière et entretienne cette menace permanente ?

Les régions qui correspondent à des clichés « idylliques », « paradisiaques », « vacances », etc. ont toutes un côté plus sombre, caché, souvent méconnu des touristes. Pour les connaître, il faut rester plus longtemps sur place, s’intéresser aux gens, aux légendes, aux traditions et tout ce qui constitue l’« âme » d’un peuple. Cette « âme » est également façonnée par la nature, l’environnement. Pour moi, la culture est une façon de répondre à cet environnement, elle permet d’établir des codes de survie. Je n’ai pas vraiment travaillé cette géographie, je l’ai simplement révélée dans mon histoire. J’ai décrit ce que je connais et le sentiment de menace provient tout simplement de ces paysages étranges et rudes qui se révèlent quand on quitte les sentiers battus. La nature est constitutive de l’identité et, pour qui sait l’observer et la comprendre, elle devient obligatoirement un personnage à part entière de tout récit. Si j’avais décrit les côtes sardes et les couleurs extraordinaires de la mer, mon récit aurait été tout autre.

 

● La mécanique de l'enquête : L'intrigue avance sur une ligne de crête très étroite entre rationalité, secrets de famille et croyances populaires. Comment orchestre-t-on le rythme d'un roman pour que le suspense ne faiblisse jamais sans pour autant céder à la facilité du fantastique ?

Je ne vais pas le cacher : cet équilibre est très difficile à trouver. Le fantastique représente parfois la solution de facilité pour se sortir d’une impasse. Dans le cas présent, le fantastique est l’élément inexplicable qui réenchante notre monde dans lequel la rationalité a tendance à prendre une place trop importante. Il est l’élément levier qui, une fois encore, réunit les différentes cultures à travers leur mythologie, leurs légendes, la présence – même à l’heure actuelle – de phénomènes qu’on peine à expliquer par la science, mais qui continuent à fasciner. Les scientifiques déclarent d’ailleurs que mieux ils comprennent certains phénomènes et plus d’autres émergent qu’on ne parvient pas encore à expliquer rationnellement. L’inexplicable a donc sa place parmi nous et il se loge dans des espaces parfois insoupçonnés comme les secrets (de famille ou autres) et les croyances populaires. Je n’ai fait que lui redonner une place sans pour autant gommer la réalité et l’explicabilité du quotidien.

Certain.e.s lecteur.ice.s m’ont confié avoir apprécié la présence du fantastique, d’autres en revanche ont détesté cet aspect. C’est la preuve que j’ai encore des progrès à faire pour trouver un équilibre.

 

● La symbolique de l'objet : Au cœur du livre, ce masque semble agir comme un miroir déformant sur tous ceux qui le croisent ou cherchent à le posséder. Qu'est-ce que cet objet révèle de plus sombre chez vos personnages au fil du récit ?

Le masque représente ce miroir qui nous est sans cesse tendu par nos proches, nos amis, nos parents, nos enfants, nos partenaires de vie, nos collègues. Quand les côtés plaisants de notre personnalité et de nos comportements s’y reflètent, c’est un sentiment agréable. Quand on est mis en face des côtés plus sombres, c’est plus difficile à accepter. On a d’ailleurs tendance à renvoyer l’image peu reluisante à la personne qui nous tend le miroir. C’est souvent pour cette raison que certaines personnes nous déplaisent : l’image renvoyée est trop désagréable à regarder. Le masque agit un peu comme un miroir à la différence que ceux qui le portent ne se voient pas. Il renvoie donc une image dérangeante pour celles et ceux qui l’observent, mais moins pour ceux qui lui prêtent leurs visages. Le masque des mamuthones est noir et ses traits sont rudes, entre l’humain et l’animal. Il reflète la bestialité présente en chacun.e de nous que l’on doit maîtriser pour pouvoir vivre en société. Certain.e.s y parviennent mieux que d’autres et le masque est là pour rappeler les échecs personnels ou ceux d’autrui. La fascination que le masque exerce sur celles et ceux qui le possèdent ou cherchent à le posséder met en évidence des élément négatifs de la nature humaine : convoitise, jalousie, violence, tricherie, soif de posséder, égoïsme… Ce sont des défauts que les religions – et je pense au bouddhisme en particulier –, mais aussi la morale et l’éthique cherchent à transformer en valeurs positives, sans toujours y parvenir. Mes personnages, comme dans la réalité, ont tous des côtés peu reluisants et certains acceptent de s’y confronter et d’autres non. C’est la nature humaine, rien de plus.

 

● Le point de rupture : Sans dévoiler la fin, quelle est la scène du livre qui a été la plus brutale ou la plus éprouvante à écrire, celle où vous avez senti que l'histoire échappait totalement à tout contrôle ?

C’est peut-être présomptueux de ma part, mais en tant qu’autrice, je n’ai jamais l’impression que mon histoire échappe à tout contrôle. Il faudrait sans doute poser cette question aux lecteur.ice.s. J’ai écrit chaque scène avec bonheur, même quand elles contenaient une certaine forme de brutalité ou de violence. Il s’agit encore une fois des fameux côtés sombres dont on parlait. J’ai décidé d’accepter les miens, mais bien plus encore ceux de mes personnages qui ne sont jamais lisses et ne se situent pas uniquement du côté du « bien » ou du « mal ». Ils font de leur mieux, mais ils restent « humains ». J’aime beaucoup le schéma du ying-yang dans le taoïsme : toujours du noir dans le blanc et du blanc dans le noir, le tout inscrit dans une spirale qui alterne le bon et le mauvais. 

L’histoire n’a donc jamais échappé à mon contrôle, mais la scène la plus intense à écrire a certainement été la dernière danse des mamuthones dans la montagne. Quant à la plus éprouvante, c’est celle de la séparation entre le frère et la sœur. Tout simplement parce qu’elle décrit ma plus grande angoisse personnelle.

 

 

 

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