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Rencontre avec Francisco Arenas et son nouveau livre 3 mirages

Sur le style :

Votre écriture est décrite comme "délicieusement surannée" ; est-ce pour vous une manière de protéger vos personnages de la brutalité du monde moderne ?

Le style que j’emploie est intimement lié aux époques où se déroulent mes romans, la fin du XIXᵉ siècle et le début du XXᵉ.

J’ai cherché une langue capable de transporter le lecteur jusque‑là, non seulement par le vocabulaire, mais aussi par la longueur des phrases, la construction narrative, ou encore l’emploi du mode épistolaire.

Ce choix n’est pas une manière de protéger mes personnages de la brutalité du présent, mais plutôt un moyen de restituer la sensibilité d’un temps révolu, d’en faire revivre les nuances, les lenteurs, la texture même.

Sur le vertige :

Le texte parle d'un "décalage abyssal" entre le regard et la réalité : ce vertige est-il, selon vous, le point de départ de toute conscience humaine ?

Oui. Je pense que ce « décalage abyssal » est au cœur même de l’expérience humaine. Ce qui fait l’essence de l’homme, c’est précisément cette capacité à s’extraire du réel, du concret, pour s’aventurer vers l’abstrait, que ce soit par l’art, la philosophie, la religion ou désormais le monde numérique.

Nous sommes les seuls à pouvoir habiter des mondes qui n’existent pas encore, à vivre dans des rêves, des fictions, des projections.

Cette faculté de se détacher du visible pour donner forme à l’invisible constitue, à mes yeux, la substance même de l’humanité.

Sur l'illusion salvatrice :

Si "l'illusion est le socle de l'espoir", peut-on dire que la vérité est, par nature, une menace pour le bonheur de vos personnages ?

Oui. Je crois que la vérité, dans sa froideur, nous intéresse rarement. La plupart de nos projets, de nos gestes, de nos élans reposent sur des espoirs nourris d’illusions. Nous avançons grâce à ce que nous imaginons, plus qu’à ce que nous savons.

Nous mourons même en espérant une vie meilleure dans l’au‑delà, fondée sur des croyances que nous avons nous‑mêmes façonnées.

Il en va de même pour l’amour : nous le cherchons obstinément, malgré les désillusions qu’il porte en germe, parce que l’illusion d’aimer et d’être aimé est plus forte que la lucidité.

La vérité, au fond, ne touche les humains que de manière superficielle. Elle nous effleure, mais ne nous guide pas. Ce qui nous meut, ce sont les fictions que nous tissons pour survivre.

Et lorsque, par miracle, une relation échappe à ce jeu d’illusions et se révèle sincère, nous appelons cela le bonheur, justement parce que c’est si rare.

Sur la mécanique :

Vous orchestrez un "ballet des faux-semblants" au rythme des saisons : la vie n'est-elle à vos yeux qu'une suite de masques que l'on change avec le temps ?

Je pense que nous n’avons pas une seule vie, mais plusieurs. Nous sommes multiples, façonnés par les âges, les contextes, les circonstances. Nous ne choisissons presque jamais de changer de masque ; ce sont les saisons de l’existence qui nous les imposent.

De l’enfant plein d’espoir au vieillard diminué, combien de fois avons nous changé d’identité sans même nous en rendre compte ? La vie nous transforme bien plus que nous ne la transformons, et ce ballet de métamorphoses successives finit par dessiner ce que nous appelons une destinée.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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