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Kurt Schwitters expose à Paul Klee

Le Zentrum Paul Klee de Berne consacre une rétrospective d’envergure à Kurt Schwitters (1887-1948). Intitulée « L’avant-gardiste inclassable », l’exposition — la première en Suisse depuis vingt ans — redonne toute sa mesure à cet électron libre de la modernité, dont l'œuvre « Merz » a aboli les frontières entre peinture, poésie et architecture.

Par un étrange hasard de l’histoire, le bâtiment ondoyant de Renzo Piano semble être l’écrin idéal pour Kurt Schwitters. Si Paul Klee cherchait à rendre visible l’invisible, Schwitters, lui, s’attachait à rendre noble l’insignifiant. Jusqu'au 21 juin 2026, le Zentrum Paul Klee (ZPK) propose une immersion dans l’univers de ce créateur total qui, au milieu du chaos des deux guerres mondiales, a inventé un langage unique : Merz.

L’invention d’un monde : le concept Merz

Tout commence en 1919 à Hanovre. Alors que le mouvement Dada explose de colère contre une Europe en ruines, Schwitters crée sa propre mouvance. Le mot « Merz » provient d’un fragment de texte découpé dans une annonce pour la Commerz- und Privatbank. Ce mot, vidé de son sens initial, devient le symbole de sa méthode : récupérer les rebuts du quotidien — tickets de tramway, bouts de ficelle, vieux journaux, morceaux de bois — pour les assembler dans des collages et des sculptures d’une poésie saisissante.

L’exposition bernoise, réalisée en collaboration avec le Sprengel Museum de Hanovre, met parfaitement en lumière cette « synthèse totale » des arts. On y découvre des œuvres iconiques, où la géométrie rigoureuse rencontre la fragilité du papier jauni. Pour Schwitters, tout était matériau, tout était art. « Tout ce que l’artiste crache est de l’art », aimait-il à dire, non par provocation cynique, mais par une conviction profonde dans le pouvoir rédempteur de la création.

Le Merzbau : L'architecture de l'intime

Le point d’orgue de la visite est sans doute l’évocation du Merzbau. Schwitters a passé plus de vingt ans à transformer son propre appartement à Hanovre en une sculpture habitable, une grotte de formes abstraites et de recoins dédiés à ses amis artistes. Détruit par les bombardements en 1943, ce chef-d’œuvre de l’installation moderne revit ici à travers des reconstitutions et des documents qui témoignent de l’obsession de l’artiste pour l’espace.

Mais l'exposition ne se contente pas de l'image du « plasticien des poubelles ». Elle révèle un Schwitters plus complexe, capable de peindre des paysages et des portraits naturalistes — souvent pour des raisons alimentaires durant son exil — tout en révolutionnant la typographie et la publicité. Le parcours souligne également l’importance de la littérature. Schwitters était un poète sonore hors pair. Sa célèbre Ursonate (Sonate pré-syllabique), dont on peut écouter des extraits, reste l’un des piliers de la poésie performance, transformant le langage en pure musique rythmique.

Un exil de résilience

La dernière partie de l’exposition est consacrée aux années d'exil. Qualifié d’« artiste dégénéré » par les nazis, Schwitters fuit en Norvège, puis en Angleterre. Malgré la précarité et l'isolement, il n’arrêtera jamais de créer. Ses derniers collages, réalisés avec des emballages de produits de consommation britanniques, montrent une curiosité intacte pour la modernité naissante, préfigurant avec vingt ans d'avance les recherches du Pop Art.

Le commissaire de l'exposition, Martin Waldmeier, réussit le pari de montrer un Schwitters « inclassable » : ni tout à fait Dadaïste, ni purement Constructiviste, mais fondamentalement libre. En dialogue avec les œuvres de Paul Klee présentées en parallèle, l'exposition rappelle que ces deux contemporains partageaient, malgré des styles opposés, une même résilience par l'imaginaire.

Pour le public, cette rétrospective est une leçon d’optimisme. Elle montre comment un homme a su répondre à la destruction du monde par une reconstruction méticuleuse, fragment après fragment. Un voyage indispensable dans l'atelier d'un bâtisseur de cathédrales faites de papier de soie et d'espoir.

 

Informations pratiques :

Exposition : « Schwitters. L’avant-gardiste inclassable »

Lieu : Zentrum Paul Klee, Berne

Dates : Du 20 mars au 21 juin 2026

À ne pas manquer : Les performances live de la Ursonate programmées durant l’exposition.

 

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