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Entretien littéraire avec Marion Cabrol

Dans votre nouveau roman, Ce que Marcy a oublié, l’intrigue s'articule autour d'un crime vieux de vingt ans qui ressurgit brusquement. Pourquoi ce choix d’un récit à cheval sur deux époques et comment le passé pèse-t-il sur vos personnages ?

 

Marion Cabrol : Le décalage temporel s'est imposé naturellement. Un crime qu'on n'a pas résolu ne disparaît pas — il attend que quelqu'un le réveille. J'aime l'idée que les villages ont une mémoire collective, que tout le monde sait sans savoir, que les non-dits tiennent une communauté ensemble autant qu'ils l'empoisonnent. Vingt ans après, les gens ont continué à vivre — mais ils n'ont pas oublié. Ils ont juste appris à faire semblant.

 

Le personnage de Marcy est au cœur de ce dispositif. Sa mémoire semble être un terrain mouvant, presque insaisissable. Comment avez-vous abordé la psychologie de cet oubli ?

 

Marion Cabrol : La mémoire de Marcy est volontairement ambiguë. Est-ce un oubli protecteur ? Une manipulation ? Un traumatisme qui a verrouillé quelque chose d'insupportable ? Je ne voulais pas trancher trop vite, parce que le lecteur doit rester dans cet inconfort. Ce qu'on sait de la mémoire traumatique, c'est qu'elle ne fonctionne pas comme un disque dur — elle efface, elle reconstruit, elle déforme. Marcy ne ment pas forcément quand elle dit qu'elle ne se souvient de rien. Mais elle ne dit pas non plus toute la vérité. Et la frontière entre les deux, c'est là que se joue toute la tension du roman.

 

Pour mener l’enquête, vous n'avez pas choisi un gendarme ou un détective privé, mais Tom, un journaliste local. Qu’est-ce que ce regard extérieur, mais émotionnellement lié au village, change à la dynamique du récit ?

 

Marion Cabrol : Tom n'est pas un enquêteur — c'est ce qui m'intéressait. Il n'a ni les outils ni l'autorité de la police, mais il a quelque chose que la police n'a pas : il appartient à ce village. Il connaît les gens, les vieilles histoires, les rancœurs. Et surtout il est émotionnellement impliqué — Marcy n'est pas une source pour lui. Mais cette proximité est aussi ce qui l’aveugle.

 

Le décor joue un rôle primordial dans l'oppression que l'on ressent. Pourquoi avoir choisi le littoral québécois et le village d'Anton pour ce huis clos ?

 

Marion Cabrol : Le Québec côtier s'est imposé parce que je voulais un décor qui soit presque un personnage à part entière avec une puissance dramatique. J’assume le contraste entre la beauté du paysage contre la noirceur de ce que cachent les habitants. Anton est un village où on se connaît depuis trois générations. Ça crée des complicités dans le silence.

 

Après le remarqué La Lionne rouge, on sent une évolution dans votre manière de sculpter l'intrigue. Comment avez-vous vécu le passage à ce second roman ?

 

Marion Cabrol : Avec La Lionne rouge, j'ai appris le métier — la construction, le rythme, la gestion des personnages. C'était mon premier roman, j'avais beaucoup à découvrir. Ce que Marcy a oublié, je le sens plus maîtrisé, plus abouti. J'avais une vision plus nette de ce que je voulais construire : un roman où le lecteur croit enquêter sur la disparition d'une fillette, alors qu'en réalité il enquête sur l'identité de Marcy. L'architecture est pensée pour ça. Le défi était de tenir cette double lecture jusqu'au bout, de ne jamais lâcher la tension, et de faire en sorte que la révélation finale soit à la fois surprenante et inévitable — que le lecteur se dise : « J'aurais dû voir ça venir ! »

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