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Entretien avec Pétronille Rostagnat et son nouveau thriller "La Mort en Miroir

5 questions à Pétronille Rostagnat dans le cadre de son nouveau thriller "La Mort en Miroir"

Sur le point de départ de l'intrigue

« Dans La mort en miroir, la vie parfaite de Lucie vole en éclats lorsque son mari, Bertrand, devient amnésique après un accident. Qu’est-ce qui vous a intéressée dans l'idée d'explorer la perte de mémoire au sein d'un couple qui semble, en apparence, "avoir tout pour lui" ? »

Ce qui m’intéressait, c’était précisément cette idée qu’un accident puisse fissurer non seulement une mémoire, mais tout un équilibre de vie. Bertrand et Lucie forment en apparence un couple solide, installé, presque enviable : un métier passion pour Bertrand, une belle maison, un enfant, une situation confortable. Mais il suffit d’un choc pour que tout vacille, parce que la mémoire n’est pas seulement ce que l’on garde de soi, elle est aussi ce qui relie les autres à nous.

Dans un couple, chacun croit connaître l’autre. Mais que reste-t-il lorsque celui qu’on aime ne se souvient plus vraiment de ce qu’il a été, ou lorsque certains détails de son comportement commencent à ne plus correspondre à l’image que l’on avait construite ? Ce qui m’a immédiatement intéressée, c’est cette idée très vertigineuse : vivre avec quelqu’un depuis des années, partager un quotidien, des habitudes, des silences… et soudain sentir que quelque chose ne colle plus.

La perte de mémoire me permettait d’installer ce trouble dès le départ : Bertrand revient, il est là, physiquement présent, mais une forme de décalage s’installe. J’aime beaucoup partir d’une situation qui semble presque ordinaire — ici un accident — puis laisser cette situation fissurer peu à peu tout ce qu’on croyait solide.

Sur le thème du double

« Lucie découvre un cadavre qui ressemble trait pour trait à son mari. Sans trop en dévoiler, comment avez-vous travaillé sur cette thématique du double et du miroir, qui donne son titre au livre, pour perdre vos lecteurs ? »

Le double est l’une des figures les plus troublantes en littérature comme en thriller, parce qu’il remet immédiatement en cause notre perception du réel. Il suffit parfois d’un visage trop familier au mauvais endroit pour que tout vacille : quelque chose devient impossible, donc inquiétant.

Avec La Mort en miroir, je voulais jouer sur cette sensation : celle d’un reflet qui ne correspond plus tout à fait à la réalité. Le miroir, dans le roman, n’est pas seulement une image du double physique. Il renvoie aussi à tout ce qui, dans une existence, peut paraître stable en surface alors qu’une autre vérité se tient juste derrière.

J’ai beaucoup travaillé sur la progression des indices, sur ce qu’on montre, ce qu’on retarde, ce qu’on laisse croire, pour que le lecteur avance dans une forme d’inconfort : comprendre sans jamais être totalement certain de ce qu’il comprend. Je voulais que ce vertige s’installe très tôt : Lucie croit reconnaître son mari, mais la réalité refuse d’entrer dans une logique simple.

Sur le personnage de Lucie

« Contrairement à vos précédents romans où l'on suivait souvent des enquêteurs de métier (comme Alexane Laroche), Lucie est une mère au foyer qui décide de mener sa propre enquête. Est-ce que ce changement de perspective vous a permis d'explorer une dimension plus intime du suspense ? »

Oui, très clairement. J’avais envie de quitter le terrain de l’enquête officielle pour me placer au plus près d’une femme ordinaire, qui n’a ni méthode, ni codes, ni expérience professionnelle dans ce domaine, mais qui sent que quelque chose lui échappe dans sa propre maison.

Lucie n’a pas choisi d’enquêter : elle y est poussée parce que tout ce qu’elle croyait maîtriser lui glisse entre les doigts. Cela crée un suspense beaucoup plus intime, parce que chaque découverte touche directement sa vie, son fils, son couple, son passé.

Elle avance sans filet, avec ses émotions, ses contradictions, parfois ses aveuglements aussi. Ce qui m’intéressait, c’était de voir comment une femme apparemment ordinaire peut devenir redoutablement déterminée dès lors que la vérité menace tout ce qu’elle a construit.

Sur les secrets de famille

« Vous avez l’habitude de sonder les "blessures invisibles" et les non-dits derrière les façades sociales. Est-ce que, pour vous, le cadre domestique est le lieu le plus propice à la cruauté et au mystère ? »

Je crois surtout que le cadre domestique est l’endroit où l’on croit être le plus en sécurité, donc celui où la faille est la plus troublante lorsqu’elle apparaît.

Une maison, une famille, des habitudes : tout cela crée un sentiment de stabilité. Mais c’est aussi là que se déposent les silences, les zones qu’on ne questionne plus, les petites choses qu’on ne regarde plus parce qu’elles font partie du décor.

La cruauté naît souvent de cette proximité : ce qui nous atteint le plus profondément, c’est rarement ce qui vient de loin.

Dans mes romans, j’aime explorer ce moment où un détail infime suffit à faire basculer l’espace familier vers quelque chose de menaçant.

Sur l'évolution du style

« Ce livre marque votre arrivée chez une nouvelle maison d'édition, Belladone. Est-ce que ce nouveau chapitre dans votre carrière s'accompagne d'une évolution dans votre écriture ou dans la manière dont vous avez construit cette mécanique que l'on dit "implacable" ? »

Belladone représente pour moi bien plus qu’un changement de maison : c’est d’abord l’histoire d’une belle rencontre.

Quand un auteur change de maison, on parle souvent de stratégie ; en réalité, cela reste avant tout une affaire de confiance.

Il y a eu immédiatement une vraie écoute, une vision partagée, et cette sensation très précieuse qu’un texte est compris dans ce qu’il cherche à porter, au-delà de sa seule mécanique narrative.

Ce qui m’a séduite, c’est bien sûr l’ambition de cette collection, sa volonté de défendre des voix fortes dans le thriller, avec une identité très affirmée. Mais il y a aussi quelque chose de très stimulant dans le fait d’arriver au commencement d’une aventure éditoriale, à un moment où tout se construit avec une énergie très particulière.

J’avais envie d’un nouvel élan, sans renier ce que j’avais construit jusque-là.

Je dirais que cela ne change pas profondément ma manière d’écrire, parce qu’un auteur reste fidèle à sa voix, mais cela renforce une exigence : celle d’aller encore plus loin dans la justesse, la tension, et la singularité de chaque histoire.

Pour La Mort en miroir, cela a sans doute renforcé mon envie d’aller vers une mécanique très précise, très tendue, mais toujours avec cette idée que derrière le suspense, il faut avant tout des personnages auxquels on croit profondément.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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