Entretien avec Christian Page auteur du livre Les Enfants Tueurs
Sur la "perte de l'innocence"
« Monsieur Page, dans vos recherches sur ces jeunes criminels, avez-vous identifié un "point de rupture" commun ? Est-ce généralement le résultat d'un long processus de déshumanisation, ou avez-vous rencontré des cas où l'acte semble avoir surgi d'une impulsion totalement imprévisible ? »
Dans le cas des enfants assassins, la frontière entre le fantasme, l’acte prémédité et le geste impulsif reste souvent floue. La plupart du temps, il s’agit d’abord d’un fantasme qui s’enracine progressivement dans la réalité ; une vision souvent réduite à la perception qu’ils ― les tueurs en devenir ― se forgent à partir de la télévision ou du cinéma. Leur conception tient davantage de la pensée magique que d’une réflexion éclairée. C’est ce qui explique pourquoi ils se font prendre si rapidement. Le meurtre impulsif et imprévisible est plutôt l’exception que la règle. Et lorsqu’il survient, il est presque toujours l’action d’un jeune connu pour ses antécédents de violence.
2. Sur l'influence de l'environnement vs la pathologie
« Vous avez exploré de nombreux dossiers impliquant des contextes familiaux lourds. Selon vous, la société a-t-elle tendance à surestimer la part de la maladie mentale chez ces enfants pour éviter de confronter ses propres défaillances éducatives et sociales ? »
Dans le crime, l’éternelle question demeure l’acquis vs l’innée. Plusieurs des jeunes sur lesquels j’ai enquêté souffraient indéniablement de troubles mentaux ― de la schizophrénie à la psychose ― des pathologies qui peuvent entraîner des gestes violents. Il ne s’agit pas vraiment de comportements innés. J’ai rencontré quelques cas où ― lors des procès ― les jeunes ont été qualifiés de « psychopathes ». C’est un état inquiétant, mais pas nécessairement synonyme d’assassin. En revanche, la presque totalité des cas enquêtés avait comme canevas des jeunes issus de familles dysfonctionnelles marquées par des abus physiques et psychologiques.
3. Sur la perception du mal
« En tant qu'expert du paranormal et de l'inexpliqué, comment abordez-vous la notion de "mal" dans ces dossiers ? Le considérez-vous comme une construction morale nécessaire pour nous rassurer, ou certains cas vous ont-ils laissé entrevoir une noirceur qui échappe à toute explication rationnelle ou psychologique ? »
Le Diable est souvent le bouc émissaire par excellence, mais ce n’est qu’un prétexte pour justifier l’injustifiable. C’est vrai que plusieurs jeunes meurtriers s’autoproclament satanistes, mais cette adhésion aux sciences occultes est davantage la conséquence que la cause. Ces jeunes se sentent impuissants et la promesse d’un pseudo pouvoir surnaturel via l’occulte devient séduisante. Ce type de crime cache presque toujours une motivation autre : la jalousie, la vengeance ou seulement un besoin d’imposer son autorité auprès de ses pairs. L’adhésion à l’occulte ―, quel que soit son mode d’expression ― n’entraîne pas un appauvrissement des valeurs morales, c’est plutôt une faible estime de soi et des autres qui conduisent ces jeunes à croire à des forces obscures et transcendantes.
4. Sur la réhabilitation
« Après avoir analysé le parcours de ces "enfants tueurs", quel est votre regard sur leur possible réinsertion ? Croyez-vous que l'on puisse réellement "guérir" d'un crime commis avant d'avoir atteint la maturité émotionnelle, ou le stigmate de l'acte définit-il l'individu pour le reste de son existence ? »
Il ne faut pas désespérer. Après leur peine d’incarcération, beaucoup de ces jeunes ont réintégré la société et ont connu ― ou connaissent ― une vie « rangée ». Exception faite des cas de maladie mentale, le taux de récidive est pratiquement nul. Dans la plupart des systèmes judiciaires du monde occidental, l’incarcération vise trois objectifs : la répression du crime, la punition et la réhabilitation. Dans le cas des enfants assassins, la réhabilitation est plutôt un succès. Cela étant dit, même après leur réinsertion sociale, ils restent psychologiquement marqués par leurs gestes meurtriers. Beaucoup ont peine à croire qu’ils ont commis ces crimes, comme s’il s’agissait d’un épisode cauchemardesque importé d’une « autre vie » ; un crime commis dans un univers parallèle. À ce trouble, il y a aussi le stigma social. Si certains ont bénéficié du support de l’état pour changer d’identité, la grande majorité n’a pas eu cette opportunité. Même si ces meurtriers déménagent loin des lieux de leurs méfaits, ils vivent continuellement dans la peur du jour où quelqu’un de leur communauté découvrira leur passé. Le jugement des autres est une peine à perpétuité.