Entretien avec Anne-Frédérique Rochat
L'Auteure s'est prêtée au jeu des questions réponses dans le cadre de son nouveau livre Corbereaux
● Le nom "Corberaux" : Le nom de votre personnage masculin, M. Corberaux, fait écho au titre de votre roman. Est-ce une manière de suggérer dès le départ qu'il n'est pas le sauveur qu'il prétend être, mais plutôt un oiseau de proie ?
En tout cas, cela crée tout de suite une atmosphère autour de ce nom de famille. La symbolique des corbeaux est riche, ils sont très intelligents (personnellement, je les aime beaucoup), néanmoins, dans l’imaginaire collectif ils sont souvent associés à la mort et perçus comme des oiseaux de mauvais augure.
● Le contrat initial : Agathe accepte de le suivre par nécessité. Aviez-vous envie d'explorer comment la précarité (vivre dans la rue) pousse une personne à accepter une situation qui semble trop belle pour être vraie ?
En fait, je crois qu’Agathe n’a pas vraiment le choix. Étant tout en bas de l’échelle sociale, elle a très peu de marge de manœuvre. Ce qu’elle vit au quotidien est très dur. Elle veut croire à la générosité de Monsieur Corberaux, et je la comprends. Elle n’a pas grand-chose à quoi se raccrocher. Pourquoi résister à l’espoir d’une vie nouvelle, d’un confort ? Comment refuser une main tendue dans sa situation ? Elle pense, à tort, qu’elle n’a plus rien à perdre…
Sur l'ambiance "Conte de fées" qui dérape
● Le manoir et l'île : Le début de l'histoire ressemble à un conte de fées moderne. À quel moment avez-vous voulu que le lecteur commence à ressentir que ce décor idyllique devient une prison ?
Très rapidement, il y a des indices qui permettent de deviner que ce ne sera pas tout rose, qu’il y a une emprise. Déjà dans la façon dont je décris la rencontre entre Monsieur Corberaux et Agathe, il y a quelque chose qui grince. Quand il l’invite à manger, il commande pour elle un plat consistant, « qui tienne au ventre », il ne lui demande pas ce qu’elle veut. Puis, cet homme est séduit par les nombreux remerciements de la jeune femme, il est séduit par la reconnaissance qu’il lit dans ses yeux, et donc par sa dépendance. Grâce à elle, il ressent fortement son pouvoir, sa position sociale. De plus, il l’appelle tout de suite « Agathe », alors qu’il se présente comme « Monsieur Corberaux ».
● La corne de brume : Vous utilisez cet élément sonore comme un avertissement. Est-ce pour vous une métaphore de l'instinct d'Agathe qu'elle tente d'étouffer au profit de son confort retrouvé ?
Oui, ça peut tout à fait être son instinct ou simplement l’histoire, l’histoire qui avance et essaie de lui envoyer des signaux. Mais elle ne peut pas les entendre. Comment le pourrait-elle ? Elle a peur de retourner dans la rue, une peur viscérale. Ça n’a rien de romantique, elle connaît la violence de ne pas avoir de chez-soi, de dormir sur un carton, de mendier et de se laver vite fait dans les toilettes publiques.
Sur le trio (Agathe, M. Corberaux et son épouse)
● La présence de l'épouse : L'arrivée d'Agathe dans ce couple déjà installé crée une dynamique étrange. Comment avez-vous construit la tension entre ces trois personnages dans l'espace clos du manoir ?
La tension vient de la situation. Une inconnue qui intègre une cellule familiale en modifie forcément la dynamique. Et plus l’inconnue est différente des personnes qui l’accueillent, plus le risque de conflits – intérieurs ou extérieurs – est grand. Cela crée une tension dramatique. Augmentée encore par l’espace clos du manoir et de l’île.
● Le rapport de force : M. Corberaux offre tout à Agathe. Dans quelle mesure cette générosité devient-elle une arme pour exercer un contrôle total sur elle ?
Il lui offre tout ce dont elle a besoin, notamment des habits, mais rien d’extravagant. À part une très belle blouse à un moment donné, une blouse légèrement transparente, ce qui est une façon d’exercer un pouvoir sur elle, sur son corps, son image (blouse qu’elle ne mettra pas d’ailleurs). Sinon, ce ne sont pas tant « les cadeaux » de Monsieur Corberaux que le cadre de vie, le confort, la sécurité surtout, qui engendrent la dépendance. Je ne les trouve pas si généreux en fait, puisqu’ils ne la salarient pas. Lui offrir des vêtements, de la nourriture, une belle chambre ne vaut pas la liberté de pouvoir faire ce qu’on veut de son propre argent.